LA DAME de mes pensées préparait des listes de courses que j’allais faire pour elle. Rarissimement, quand il lui semblait avoir inscrit un trop grand nombre d’articles, elle m’accompagnait. Je vivais alors des moments étourdissants : le supermarché me semblait ce boudoir idyllique où des gens d’une délicatesse exquise ne nous zieutaient pas quand j’embrassais ma bien-aimée. Je prolongeais autant que possible nos tête-à-tête au rayon primeurs, mais venait toujours le moment où Astrolabe m’interrompait en disant :
— Aliénor doit s’inquiéter.
Je me taisais alors : il y aurait eu trop à dire. Je m’estimais heureux néanmoins, car tout valait mieux que d’être sans cette femme.
Le soir, quelle qu’ait été la qualité du temps que nous avions passé ensemble, il ne m’arrivait jamais de ne pas souffrir de la quitter. Même la bonne chaleur enveloppante du métro ne me consolait pas. Je préférais geler avec Astrolabe.
L’hiver en profita pour redoubler et s’installer. J’eus beau alléguer ma présence, la jeune femme demeura intraitable sur la question du chauffage, qu’elle n’allumait pas par souci d’économie, sans pour autant m’autoriser à payer la facture.
— J’aurais l’impression que tu m’aimes par charité.
— Ce n’est pas à toi que je pense, mais à moi. Je meurs de froid.
— Allons. Quand tu me prends dans tes bras, tu brûles.
— Tout est relatif : je suis seulement moins glacial que toi.
Astrolabe portait continuellement trois parkas et des accumulations de pantalons, redoutables armures de chasteté sous lesquelles son corps demeurait une énigme. Je ne connaissais que ses mains menues et son fin visage ; quand je l’embrassais, son nez était si gelé que cela me faisait mal aux lèvres.
Je redoutais l’instant de la séparation. Lorsque la porte se refermait sur ma nuit, je passais d’un monde à l’autre. Je traversais alors un cercle de feu. Les pensées que je nourrissais en son absence étaient abominables. Je lui en voulais à mort de cette consigne qu’elle avait imposée : je me savais injuste, puisque j’avais déclaré que j’accepterais tout. La haine demeurait qui débordait sa cause : les deux jeunes femmes occupaient un volume trop réduit pour être l’objet de tant de rancœur.
Mon exécration ne tarda pas à devenir ce qu’elle est aujourd’hui : un rejet pur et simple de l’espèce, moi compris. C’est aussi pour cela qu’un suicide ne me suffit pas : il me faut inclure dans ma destruction un bon nombre d’humains ainsi que l’une des réalisations qui font l’orgueil de cette race.
Ma logique est celle-ci : Astrolabe est de très loin ce que j’ai rencontré de mieux sur cette planète. Elle n’a pas des qualités, elle est la qualité. Et cela ne l’a pas empêchée de me traiter avec une cruauté castratrice. Donc, si même le fleuron de l’humanité ne vaut pas mieux que cela, liquidons l’affaire.
De toute façon, ce sera peu de chose comparé à l’Apocalypse dont j’aurais besoin : je n’anéantirai jamais qu’une œuvre architecturale et une centaine d’individus. Pour un débutant seul, il ne faut pas espérer davantage. Puisse mon coup d’essai être un coup de maître !
Voilà que j’anticipe à nouveau.